La cantatrice Elizabeth Vidal (La Cantadora, Prodiges), toujours aussi rock’n’roll dans l’âme, a été choisie pour présenter les soirées « All’Opéra » (CGREvents) et ainsi apporter un éclairage pertinent sur les œuvres diffusées. C’est avec un immense plaisir que nous avons été une nouvelle fois à sa rencontre afin d’en savoir plus sur ce projet qui a pour but d’amener l’Opéra et l’Art Lyrique dans nos cinémas de quartier. L’occasion également d’évoquer la démarche qui l’anime depuis de nombreuses années, à savoir de populariser le classique et transmettre son savoir, de revenir sur le succès formidable de l’émission « Prodiges » et d’en savoir un peu plus sur ses projets, avec notamment un album plutôt axé musiques du monde. Rencontre avec une artiste magique et flamboyante.

Vous avez une actualité bien chargée… Commençons par la saison « All’Opéra » diffusée par CGREvents et que vous présentez. Expliquez m’en un peu le concept.

Je trouve extraordinaire de pousser la porte de son cinéma de quartier et par la même occasion celle de La Scala de Milan ou celle de La Fenice de Venise ! Et se trouver là face à un spectacle d’une énorme qualité sur le plan lyrique, avec une formidable distribution, un orchestre merveilleux… et de vivre cette expérience en direct. J’ai notamment pu commenter le premier évènement fait par CGR à Bordeaux avec l’ouverture de La Scala. C’était extraordinaire. J’étais moi-même absolument happée par l’atmosphère générale. On voit aussi les coulisses, on voit ce qui se passe entre les acteurs, on les voit au maquillage… Ce sont des bonus formidables. On débute par l’installation du public, et puis le rideau se lève et on est au cœur du spectacle.

Le Barbier de Séville - All'Opera

C’est une façon d’ouvrir les portes des théâtres aux gens.

C’est comme cela que je le vois aussi. Quand on a pris contact avec l’Art Lyrique, qu’on a vu de quoi il s’agissait, ces voix, ce jeu, avec des caméras de haute performance qui filment les chanteurs de près, des caméras qui sont sur scène également… et un son qui est restitué de façon merveilleuse… on ne peut être qu’emballé et aller au théâtre après !

L’Opéra, c’est un spectacle vivant et vibrant, ce n’est certainement pas vous qui allez dire le contraire. Ne craignez-vous pas que quelqu’un qui n’en soit pas coutumier ne le découvre pas de la meilleure manière qui soit, par écran interposé ?

Eh bien, je le croyais figurez-vous. Je le craignais, même. Et maintenant que j’ai vécu l’expérience en direct, j’ai la conviction contraire. Là, sur le premier évènement, il s’agissait de quelque chose de grand et de sensible. Le directeur musical de La Scala de Milan, Riccardo Chailly, dirigeait pour la première fois une grande ouverture de son théâtre. On ressentait toute cette émotion. On voyait très bien que le public se rendait compte qu’il assistait à quelque chose d’exceptionnel. Ça place l’auditeur réellement en état de réceptivité beaucoup plus grande. On a l’impression d’être dans l’exception. Et cette exception-là, on se dit qu’on va la vivre au théâtre comme les gens qu’on voit sur l’écran et qui sont en train de la vivre. Non seulement l’image est belle, mais le son est exceptionnel. Et de toute façon, personne, ou si peu de monde, n’aurait pu avoir l’occasion d’aller à La Scala de Milan assister à ce spectacle ! Quand on habite Limoges, Bourges, on ne peut pas aller à La Scala tous les soirs… Là, c’est La Scala qui vient à vous, finalement. C’est extraordinaire ! C’est comme si vous me disiez que les gens qui regardent le football à la télévision n’auront plus envie d’aller au stade. Ce n’est pas le cas. C’est complètement autre chose. Ici, on apprend à mieux connaître cet art, avec un éclairage plus large et plus précis. Se payer une visite au cœur d’un Opéra, dans les coulisses, voir les interviews des artistes, etc… c’est rare ! Le souhait de CGR était que je commente ces soirées, ce que j’ai fait avec beaucoup de plaisir. Les choses deviennent complètement vivantes. On les comprend. Et quand on comprend les choses, on les aime et on a vraiment envie de s’en rapprocher. Ce n’est peut-être pas l’unique, mais c’est une belle manière de remplir nos théâtres à nouveau aujourd’hui. Il faut faire comprendre que la musique classique et l’Opéra, ça peut séduire tout le monde. On a effectivement plus de facilité à pousser la porte de son cinéma de quartier que celle d’un théâtre. Mais c’est une première porte qu’on pousse, pour donner par après, je l’espère, l’envie d’en pousser une autre, celle d’un théâtre. Je pense que les gens qui auront assisté à l’une de ces soirées auront la curiosité et l’envie d’aller voir comment ça se passe en vrai dans un théâtre. C’est en tout cas ce que j’espère. Je connais des gens qui sont venus à l’Opéra par la porte du cinéma et qui aujourd’hui font des voyages à travers le monde pour aller voir des productions.

Interview Elizabeth Vidal

La qualité sonore et l’acoustique d’une salle de cinéma n’ont rien à voir avec celles d’un théâtre ou d’un Opéra. Est-ce que ça vous a fait peur ? Quand on connait votre exigence…

(sourire) C’est vrai que ça m’a fait peur. C’est en tant que professionnelle que je ferais une observation. C’est-à-dire qu’en tant que chanteuse d’Opéra, ce qui importe pour moi, c’est de n’avoir aucun médium pour transporter ma voix. Quand on est dans un théâtre, en live, on exprime sa voix avec le plus de liberté et d’élasticité possibles. Ce qui est très physique, bien sûr. Mais on n’a pas le médium du micro. On sait que le son en direct est reçu par les oreilles humaines. Ce qui me posait des questions, c’était de savoir si les voix allaient être restituées correctement. Mais elles le sont. Parce qu’à notre époque, on a une telle technologie que les voix sont parfaitement retransmises. Je dois même dire que des voix qui n’auraient pas de projection, qui pourraient donc être décevantes dans un théâtre – et j’en connais des voix très célèbres qu’on n’entend pas au-delà du troisième rang, mais je ne vais pas rentrer dans cette polémique (sourire) –, eh bien, on les entendrait correctement grâce aux micros. Du coup, ça pourrait être perçu comme un artifice. Mais ce n’est que mon point de vue professionnel, parce que le public, lui, va recevoir une belle voix brillante. Il l’entendra magnifiquement alors que peut-être dans un théâtre, il aurait pu être déçu. Mais finalement, ce qui compte c’est qu’il se déplace pour voir en vrai comment ça se passe. Et qu’il sache que lorsqu’il sera dans un théâtre, là, il n’y aura aucun artifice. Ce sera au corps de ce chanteur, dans cet espace, de passer au-delà d’un orchestre. Sans artifice. Ça, c’est unique. On ne peut le trouver qu’au théâtre. Donc, finalement, en cela, l’un ne nuit pas à l’autre.

À quoi attribuez-vous le fait que le classique et l’Art Lyrique semblent si difficiles d’accès au public ?

Eh bien, c’est très simple… L’origine de ce phénomène remonte aux années soixante. Dans ces années-là, les grandes voix lyriques étaient beaucoup plus inclues dans la société, comme elles le sont toujours en Allemagne et en Italie. Mais nous, en France, on a un peu diabolisé ces voix. On les a fait passer pour quelque chose de vieillot. En fait, on a fait une contre-information. Et je peux en parler en direct parce que mes parents étaient des chanteurs passionnés, ma mère était d’origine anglaise et mon père d’origine espagnole. C’est le bonheur et l’art du chant qui les a rapprochés puisqu’ils se sont rencontrés au Châtelet. Et à cette époque, les grandes voix du Châtelet ont été mises en quarantaine parce que Tino Rossi est arrivé avec un micro et qu’il fallait mélanger les styles. C’est ce qu’on va faire maintenant, mais dans le sens inverse. Et c’est ce qui me plait dans cette démarche. Là, on essayait de ne pas couvrir Tino Rossi, et donc, on a apporté des micros qui ont donné une tout autre dimension à des voix qui n’auraient pas pu être entendues dans des grands espaces. Il s’est créé là une sorte de rivalité entre voix d’Opéra projetées et voix de micro. À partir de là, on a été dans une dynamique dévalorisante pour l’Opéra. Et ça a duré des années, des années et des années… Et puis, je pense aussi que la musique classique a été marginalisée parce qu’on n’a pas expliqué aux gens, et notamment aux jeunes, que sans la musique classique, la musique pop ne serait rien, qu’elle ne serait en tout cas pas du tout ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Des Gainsbourg et des Polnareff sont devenus ce qu’ils sont devenus parce que leurs inspirations ont été puisées directement dans la musique classique. Mais ça, personne ne s’en rend compte. Finalement, ce n’est que du marketing mal fait ! (sourire) D’ailleurs, on s’en rend bien compte, parce que dès qu’il y a une manifestation classique, et je pense notamment à l’émission « Prodiges » à laquelle j’ai la chance de participer, elle fait un carton ! Dès la première émission, on a tout de même fait 4 700 000 téléspectateurs. C’est un truc de fous ! Et ce public-là n’a pas pu s’improviser. C’est qu’à la base, il était intéressé par la musique classique, même s’il ne savait pas qu’il l’était. Et il ne faut pas oublier non plus que nos Conservatoires sont bourrés à craquer de jeunes passionnés. Mais ça, qui en parle ? Personne. On ne le met pas en valeur. Par contre, le dernier rappeur à la mode, tout le monde va en parler… Je n’ai rien contre eux, bien au contraire parce que le rap est une discipline très intéressante également, mais il faut arrêter de dire que la musique classique n’intéresse personne. C’est une idiotie. Et qui plus est, est fausse. Et même… hypocrite ! (rires) Regardez les publicitaires… ils utilisent la musique classique à tout bout de champs. Ils en abusent, même ! C’est la même chose pour les musiques de films, ça s’apparente à de la musique classique, finalement. Quand on pense à toutes ces musiques de films qui ont beaucoup de succès aujourd’hui, eh bien beaucoup sont dans la droite ligne de Bach ou de Vivaldi. Là, je viens de chanter un truc que je trouve sublime, c’est l’Ave Maria de Rombi, qui est extrait du film « Joyeux Noël » de Christian Carion. [Elizabeth commence à chanter cet Ave Maria] Ce titre-là est complètement inspiré d’une œuvre classique, et il a porté le film. Plein de films ont été portés par leur musique. Je vais faire une association d’idées avec le phénomène au cinéma des Choristes il y a quelques années. Le film a fait l’unanimité autour de sa musique. Il faut juste voir que la musique classique a toute sa place en prime time à la télévision. Et nous l’avons prouvé avec « Prodiges ». Mais elle a également toute sa place partout, dans les plus grandes salles comme les Zéniths. Il y a certes cette histoire de micros qui est un peu embarrassante, mais bon… (sourire) Il faut aussi revaloriser tout ce patrimoine de théâtres à l’ancienne qui se trouvent partout dans nos belles régions de France, et qui deviennent pour certains des cinémas. C’est tout de même pas banal cette affaire-là ! (rires) Alors que l’acoustique y est magnifique. Nous avons d’ailleurs en projet de faire une sorte de tournée des théâtres à l’italienne de France qui sont plus ou moins laissés à l’abandon pour devenir des cinémas. Le pont entre classique et non classique est à étudier, à préserver, à entretenir, à améliorer. Il faut montrer que l’un et l’autre ont une valeur. Ce ne sont pas les mêmes choses, certes, mais chacune a de la valeur. Mais quand même… l’Opéra et la musique classique ont une petite supériorité ! (éclats de rire) Je le dis un peu ironiquement, mais je le pense sincèrement. Il y a une richesse dans le classique et les œuvres d’Opéra qui me semble inégalable. Ça mêle la musique, le chant, l’intrigue… Je vais même aller plus loin. Les choses qui ont beaucoup de succès en ce moment, je pense notamment à la saga des Harry Potter au cinéma ou certaines comédies musicales, « Mozart » ou « Roméo & Juliette », ce sont toujours des œuvres qui font référence au passé, ou du moins qui prennent leurs racines dans l’intemporalité. Et l’Opéra, c’est ça. C’est l’intemporalité. C’est vraiment être dans un monde qui n’est pas aujourd’hui. C’est le passé, mais ce passé est romancé, il est extravagant (il suffit de voir les costumes et les maquillages). Prenez l’exemple de Klaus Nomi. Il a utilisé cette musique du Génie du Froid de Purcell, s’est habillé en habits de lumière, s’est peint en blanc comme un clown blanc et son titre est devenu un tube international. Alors qu’on aurait pu dire que c’était kitch de chez kitch. Et pourtant non, il a branché les gens sur une dimension différente. Et l’Opéra, c’est ça. C’est le rêve. C’est l’extravagance. C’est décoller d’une réalité qui franchement, en ce moment, est plutôt décevante…

Elizabeth Vidal - DR

« Prodiges » fait un carton depuis deux ans maintenant. Cette émission dédiée au classique et à l’Art Lyrique reprend tout de même de nombreux codes des autres télé-crochets. Avez-vous hésité un instant avant d’intégrer le jury ?

J’ai hésité… et même longtemps. Parce que j’ai eu peur que ce ne soit du bluff. J’avais peur qu’on nous installe, nous, professionnels avec Patrick Dupont que j’adore et Gaultier Capuçon que j’adore tout autant, dans nos fauteuils bien confortables, et puis voilà. Je me demandais à quelle sauce nous allions bien pouvoir être mangés et comment nous allions réagir. Imaginons que le casting ait été mal fait, nous allions tout de suite être pris pour des méchants qui critiquent tout. Des aigris, peut-être même ! (rires) Donc, très franchement, à la première, nous étions tous les trois assez mal dans nos baskets. Sauf que… dès que le premier candidat s’est présenté à nous, je m’en souviendrai toujours, il s’agissait du magnifique petit Jules, du haut de ses onze ans qui nous a chanté de sa voix pure l’Ave Maria de Caccini (qui n’est pas de Caccini, entre parenthèses, mais bon…), nous avons été scotchés. Il y avait une forme de pureté dans sa démarche, une passion et un goût profond pour la musique qui nous a emportés dès la première seconde. Là, nous nous sommes regardés et nous avons poussé un grand ouf de soulagement parce que nous nous sommes rendu compte que nous avions affaire à des jeunes vraiment bons. Passionnés et doués.

Vous avez une place assez délicate, vous, en devant juger la voix d’enfants qui n’ont pas leur voix d’adulte.

C’est vrai. Juger des jeunes qui sont trop jeunes pour être de vrais chanteurs d’Opéra, c’est très difficile. On ne peut pas comparer un instrumentiste de seize ans avec un chanteur de seize ans. C’est mon souci personnel. Mais à côté de ça, on peut déceler des chanteurs qui ont des capacités futures qui semblent prodigieuses. Certes, certains devront peut-être arrêter en chemin, mais peu importe, ils auront été magnifiques dans l’instant présent. Et ça, c’est déjà très important d’être magnifique dans le présent. Ils auront montré, dans l’instant, un art et une musicalité hors du commun. Et c’est ce qui compte. Par contre, au niveau instrument, c’est une merveille. On a là devant nous les stars de demain. Et des enfants… merveilleux ! Évolués, passionnés, qui ont le sens du travail, qui sont polis, gentils, structurés… C’est un bonheur de les fréquenter. Et là, on se dit que si on pouvait avoir une société faite d’enfants comme ceux-là pour demain, ce serait génial… On n’aurait plus à avoir peur des lendemains ! Je vous le dis très franchement comme je le pense ! (rires) Mettre la musique au cœur de la société, ce n’est que du positif. Et aujourd’hui, je ressens une joie énorme d’avoir été contactée par France 2, alors qu’au départ j’étais un peu réticente. Là, je suis juste prise par la passion et le partage avec ces jeunes. Parce que la beauté aussi de cette émission, et qui prouve que ce n’est pas du bluff, c’est qu’on suit ces jeunes. On les a vus travailler avant et pendant l’émission. On peut les revoir après, et notamment pour la préparation de l’émission « Les Prodiges font leur show ». On ne les laisse pas tomber. Et en ce qui me concerne, j’ai décidé de prendre en charge une jeune fille que je trouve douée et qui a vraiment des possibilités. Quand je l’ai découverte, elle avait seize ans, elle en a aujourd’hui dix-sept. Elle est venue travailler à Nice avec moi. Elle a énormément de talent et j’ai envie de l’aider, de lui donner un coup de pouce. « Prodiges », ce n’est donc pas un coup de feu, ce n’est pas juste une émission de télévision qui se passe dans l’instant. Il y a un avant, un pendant, et, surtout, un après. C’est notre rôle aussi, à nous professionnels, d’accompagner ces jeunes dans leur formation. Je le pense en tout cas. Et puis, quand vous regarder tout ce que l’émission génère, c’est fantastique. Ce sont des villes et des régions entières qui vibrent avec ces jeunes. Ce concours génère toute une dynamique régionale qui est surprenante. Et belle, aussi. Donc, aujourd’hui, je ne vois que du positif dans cette émission. J’espère qu’elle aura de grands lendemains. Elle le mérite !

Elizabeth Vidal - DR

Transmettre votre savoir, c’est une envie, peut-être même un besoin, que vous avez ressenti très rapidement dans votre parcours…

Ça m’a été tant de fois reproché par mes agents et autres producteurs !… J’ai fait la folie, alors que j’étais entre New-York, Londres, Turin et Rome, de prendre en charge un poste de professeur de chant à Rueil-Malmaison. Nous avions fait ce choix avec mon mari parce que nous avons envie de partager cette connaissance de la voix que nous avons. C’est Madame Aubin, qui était d’ailleurs la femme du grand compositeur Tony Aubin, qui nous a proposé un poste à mon mari et à moi. Ce qui fait que nous avons sacrifié notre temps de carrière et notre énergie à l’apprentissage. Parce que ce partage-là est devenu essentiel à nos vies. Je n’avais pas envie de faire carrière pour parler de moi, de ma voix,… non, ce qui m’intéresse, c’est le partage. Le partage de la connaissance et de la pratique. Ce qui a été formidable, c’est que toutes les conclusions techniques que j’ai testées sur moi-même en scène, tout comme l’a fait mon époux, nous pouvions les apporter directement à la nouvelle génération. Si vous ne faites pas travailler vos abdominaux et que vous ne mettez pas votre voix en contraction abdominale, vous allez compenser par des contractions musculaires au niveau du larynx, des contractions maxillaires, vous n’allez pas réussir à libérer votre voix, qui va devenir de plus en plus dure et perdre en tessiture, en timbre et finalement en qualité. Et donc, peu à peu, en montrant comment libérer l’instrument, on a synthétisé une technique très précise qui donne des outils d’une grande précision à tous les jeunes chanteurs, et même aux plus doués, puisque nous avons la chance d’être professeurs depuis 2010 au Bolchoï à Moscou. On a là en apprentissage des jeunes qui font partie des plus doués au monde. Ils sont sélectionnés quatorze par an sur six mille… C’est dire ! Ces jeunes-là ont un don exceptionnel. Et nous, tous les ans, on les fait travailler, on leur fait comprendre le répertoire français, mais surtout, en leur fait prendre conscience du don qu’ils ont. On leur fait prendre conscience aussi du fait que s’il y a des petites choses qui ne s’entendent pas encore, elles s’entendront après. C’est un travail très rigoureux. On leur explique que s’ils ne prennent pas soin de leur instrument aujourd’hui, et s’ils ne le travaillent pas bien, ils pourront le mettre en péril. Un don qu’on a, quel qu’il soit, il faut le mériter et le comprendre. Avec mon mari, c’est ce que nous avons fait. Au départ, j’étais hyper douée. Je suis rentrée à l’école de chant à dix-sept ans, mon mari à vingt-deux. Nous avions un don, mais nous avons dû le mettre en petits morceaux pour mieux le comprendre. La première année de l’école de chant de l’Opéra, j’avais à peine dix-huit ans, je l’ai passée à chanter en tournant ma tête de gauche à droite et de haut en bas, pour être sûre que je n’impliquais pas de muscles superflus quand je chantais. Je voulais comprendre comment poser ma voix sur le souffle. Et partager cette connaissance et ces outils avec les autres, ça a été une chance extraordinaire. Une chance qui fait qu’aujourd’hui… alors qu’on dit toujours qu’on perd ses aigus à partir de quarante ans… je les ai gardés ! (sourire) Jusqu’à présent, j’ai toujours essayé d’optimiser mon chant. Pas pour en parler, je m’en moque, mais simplement pour la joie d’avoir fait ce trajet de pureté technique et d’avoir ce savoir-faire. Mon chemin a été de comprendre comment ne pas abîmer ma voix, de l’amener en grande santé, avec toutes ses couleurs et ses dynamiques, jusqu’à aujourd’hui. C’est un cadeau que personne n’a pu me retirer.

Nous nous étions rencontrés il y a deux ans alors que vous veniez de sortir ce magnifique « Opéra Impossible » [La Cantadora] avec la complicité de Philippe Uminski. Je pense que vous planchez actuellement sur un projet plus orienté musiques du monde…

Vous pensez bien ! (rires) C’est un projet qui me tient vraiment à cœur parce qu’il est intimement lié au classique dans ce sens où nous allons prendre des thèmes issus de la tradition musicale et les transposer vers d’autres pays. C’est-à-dire faire le tour du monde avec des thèmes et montrer ce qui fait qu’un tube est un tube… et le reste. Un thème réussi est un thème qui se retient facilement. Et chaque thème est accompagné d’une atmosphère. C’est ça qui fait le succès d’un thème ou d’une chanson. Nous avons essayé de faire comprendre pourquoi tous ces thèmes ont traversé les époques en s’adaptant stylistiquement. Je pense notamment à « Greensleeves », qui a soit disant été écrite par Henri VIII, donc ça remonte un petit peu… [Elizabeth commence à chantonner ce thème] Eh bien, ce thème, on peut en faire quelque chose de différent, de pop ou de le transporter dans un autre pays en lui apportant des couleurs afros ou des couleurs sud-américaines. Alors, nous nous sommes amusés à faire ça avec un ami qui est un excellent arrangeur, Stéphane Eliot, qui est organiste. Nous nous sommes notamment amusés à transposer « Katioucha », ce thème russe, en mambo. Ça devient tout de suite un truc dément, à la Yma Sumac. Ce qui nous plaisait dans cette idée, c’est de montrer qu’avec un beau thème, qu’il vienne du classique ou de la tradition, on peut tout faire, on peut le transposer et lui donner de nouvelles couleurs, parce que la musique traverse le monde et le temps…

Propos recueillis par Luc Dehon le 25 février 2016.
Photos : DR, Source : site officiel d’Elizabeth Vidal

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All’Opéra :
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